Anniversaires d’Hiroshima et Nagasaki
L’anniversaire d’Hiroshima le 6 août 2025 nous confronte à une réalité troublante : quatre-vingts ans après les bombardements atomiques, l’humanité consacre des ressources colossales à perfectionner sa capacité d’auto-destruction nucléaire, tandis qu’elle sous-finance dramatiquement les solutions nécessaires à sa survie climatique. Les chiffres officiels 2024-2025 révèlent un déséquilibre financier saisissant : 100,2 milliards de dollars investis annuellement dans les arsenaux nucléaires mondiaux (concentrés sur 9 nations) contre seulement 2 000 milliards pour l’ensemble de la transition énergétique mondiale – soit un déficit de 5,93 trillions par rapport aux besoins climatiques réels. Cette analyse factuelle, basée sur les données du SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute), du Congressional Budget Office américain et de l’Agence Internationale de l’Énergie, démontre comment nos priorités budgétaires privilégient systématiquement les instruments de destruction sur ceux de la préservation.
L’arsenal de l’apocalypse : une démesure croissante
L’inventaire nucléaire mondial de 2025 révèle une puissance destructrice qui défie l’entendement. Les neuf puissances nucléaires (États-Unis, Russie, Royaume-Unie, France, Chine, Inde, Pakistan, Israël et Corée du Nord) détiennent aujourd’hui 12 241 têtes nucléaires, dont 9 614 dans les stocks militaires actifs, selon les dernières données du SIPRI. Cette force représente l’équivalent de 130 000 à 200 000 bombes d’Hiroshima en termes de puissance destructrice totale.
La comparaison avec 1945 illustre l’escalade technologique : quand Little Boy dévastait Hiroshima avec 15 kilotonnes, les armes modernes comme la W88 américaine développent 475 kilotonnes – soit 31,7 fois la puissance d’Hiroshima. La bombe B83-1 atteint 1,2 mégatonne, équivalant à 80 fois Hiroshima. Ou encore le RS-28 Sarmat russe, encore appelé Satan II, pouvant embarquer plusieurs ogives pour un total de 50 mégatonnes, soit plus de 3300 fois Hiroshima ! Cette surpuissance s’accompagne d’une modernisation accélérée : les États-Unis prévoient 946 milliards de dollars sur 2025-2034 pour renouveler leur arsenal, tandis que la Chine augmente son stock de 100 têtes par an depuis 2023.
Plus inquiétant encore, après trois décennies de réduction post-Guerre froide, 2024 marque le retour de la course aux armements nucléaires. Pour la première fois, plus de 2 100 têtes nucléaires sont maintenues en alerte opérationnelle permanente, la Chine rejoignant les États-Unis et la Russie dans cette posture d’hypervigilance. Les temps de vol intercontinentaux de 30-35 minutes réduisent à néant les marges de réflexion diplomatique. D’ailleurs, il est à noter que « l’horloge de l’apocalypse » a perdu 1 seconde le 28 janvier 2025. Nous sommes depuis à 89 secondes de minuit, soit symboliquement 89 secondes de la fin du monde selon le Bulletin of the Atomic Scientists. Soit le délai le plus court depuis la création de l’horloge !
Le gouffre financier du complexe militaro-industriel nucléaire
Les États-Unis, qui concentrent 56,7% des dépenses nucléaires mondiales, offrent une radiographie précise de ces coûts astronomiques. Le Congressional Budget Office chiffre à 946 milliards de dollars les dépenses nucléaires américaines sur 2025-2034, soit 95 milliards par an en moyenne – une augmentation de 25% par rapport à la décennie précédente.
Cette facture se décompose en opérations et maintenance (357 milliards), modernisation des systèmes de livraison (309 milliards), modernisation des laboratoires nucléaires (193 milliards) et systèmes de commandement (79 milliards). Chaque tête nucléaire active coûte ainsi 25,4 millions de dollars annuellement en maintenance, modernisation et infrastructure. Le programme Sentinel de remplacement des missiles intercontinentaux affiche déjà un dépassement de 81% du budget initial.
Cette machine financière emploie directement 57 000 personnes dans le complexe nucléaire américain, auxquelles s’ajoutent les effectifs des huit laboratoires nationaux et sites de production. Le coût par emploi atteint ainsi 1,67 million de dollars par an – un ratio qui questionne l’efficacité économique de ce secteur.
L’Europe dans la spirale du réarmement
L’invasion russe de l’Ukraine a déclenché une accélération budgétaire sans précédent en Europe nucléaire. La France consacre désormais 5,6 milliards d’euros annuels à ses forces nucléaires (12,5% de son budget de défense), une augmentation de 87% par rapport au programme précédent. Son programme de modernisation 2019-2025 représente 37 milliards d’euros pour le renouvellement complet de la triade nucléaire.
Le Royaume-Uni investit 172 milliards de livres sur 2019-2070 dans la modernisation de sa dissuasion, dont 31 milliards pour les nouveaux sous-marins Dreadnought et 20 milliards pour les ogives. Ces montants dépassent largement les investissements dans les énergies renouvelables de ces deux pays.
L’OTAN consolide parallèlement son partage nucléaire avec 384 millions de dollars investis sur 13 ans dans la modernisation des sites de stockage européens. La Pologne demande son intégration à ce dispositif, étendant géographiquement l’infrastructure nucléaire européenne vers l’est.
Le paradoxe américain : destruction versus transition écologique
L’analyse comparative des budgets fédéraux américains révèle un déséquilibre structurel d’autant plus troublant que les États-Unis portent une responsabilité historique écrasante dans la crise climatique. Avec 25% des émissions cumulées mondiales de CO2 depuis 1751 – soit deux fois plus que la Chine – et 40% des émissions en excès par rapport aux limites planétaires, les USA restent le principal contributeur historique au réchauffement. Aujourd’hui encore, avec 13,8 tonnes de CO2 par habitant et par an (contre 4,5 tonnes en moyenne mondiale), si l’humanité entière vivait comme les Américains, il faudrait 5,1 planètes pour assurer notre consommation de ressources.
Face à cette responsabilité historique et cette empreinte écologique démesurée, le contraste budgétaire est saisissant : quand les États-Unis consacrent 95 milliards de dollars annuellement au nucléaire militaire, ils n’investissent que 37 milliards par an en moyenne dans la transition écologique via l’Inflation Reduction Act étalé sur la décennie. Les USA, qui représentent 13,5% des émissions mondiales actuelles avec seulement 4% de la population mondiale, investissent ainsi 2,5 fois plus dans leur capacité de destruction que dans la réparation de leur impact climatique.
Ce ratio de 2,5 pour 1 en faveur de la destruction risque de s’aggraver sous l’administration Trump 2025-2029, qui prévoit une augmentation de 25% du budget NNSA (agence des armes nucléaires) parallèlement à une réduction de 74% des programmes d’énergies renouvelables. Le fossé pourrait ainsi atteindre un ratio de 5 pour 1 entre investissements destructeurs et préservateurs – un choix budgétaire d’autant plus cynique que le pays porte la plus lourde dette climatique historique.
L’impact économique de cette répartition est significatif : quand le secteur nucléaire militaire emploie environ 77 000 personnes, les énergies renouvelables américaines génèrent 3,5 millions d’emplois directs. Chaque dollar investi dans la transition écologique crée 50 fois plus d’emplois que dans le nucléaire militaire, selon les données du Bureau des Statistiques du Travail et de l’Agence Internationale des Énergies Renouvelables.
Le déficit climatique : 5,93 trillions de sous-financement annuel
L’Accord de Paris nécessite selon l’OCDE, l’AIE et l’IRENA un investissement mondial de 7,4 trillions de dollars par an jusqu’en 2030 pour limiter le réchauffement à 1,5°C. Face à ce besoin colossal, les investissements actuels atteignent seulement 2 trillions de dollars en 2024, laissant un déficit de financement climatique de 5,93 trillions de dollars annuellement.
Cette lacune représente 59 fois les dépenses nucléaires militaires mondiales. En réorientant uniquement les budgets d’armement nucléaire vers la transition énergétique, on pourrait combler 1,7% de ce déficit – une contribution modeste mais symbolique du choix entre destruction et préservation.
L’écart est particulièrement critique pour les pays en développement, qui ne reçoivent que 41 milliards de dollars d’investissements climatiques alors qu’ils nécessitent 2,4 trillions annuellement. Chaque année de retard augmente les coûts de transition de 7,5%, transformant l’inaction d’aujourd’hui en fardeau exponentiellement plus lourd pour les générations futures.
Qui profite de cette répartition déséquilibrée ?
Le contraste entre bénéficiaires est saisissant. L’industrie nucléaire militaire étasunienne concentre ses profits sur quelques géants : Lockheed Martin (60,3 milliards de chiffre d’affaires armement), Raytheon (41,9 milliards), Boeing (33,4 milliards), Northrop Grumman (29,9 milliards) et General Dynamics (26,4 milliards) dominent 51% du marché américain.
Ces entreprises ont investi 2,5 milliards de dollars en lobbying sur vingt ans pour obtenir 2 000 milliards de contrats gouvernementaux US – un retour sur investissement de 800%. Leur influence politique est considérable : 92 sénateurs sur 100 et 413 représentants sur 435 reçoivent des contributions de l’industrie des missiles intercontinentaux.
À l’opposé, la transition écologique emploie 16,2 millions de personnes mondialement dans des entreprises de toutes tailles : 7,1 millions dans le solaire photovoltaïque, 1,5 million dans l’éolien, des millions d’autres dans l’efficacité énergétique, les réseaux intelligents, les véhicules électriques. Cette économie distribuée génère des bénéfices locaux : revenus fonciers pour les propriétaires ruraux, emplois d’installation et maintenance dans chaque région, réduction des factures énergétiques pour les ménages.
L’urgence du rééquilibrage
Les données officielles 2024-2025 convergent vers une conclusion incontestable : nos sociétés investissent massivement dans leur capacité d’autodestruction nucléaire tout en sous-finançant dramatiquement leur survie climatique. Les 100,2 milliards de dollars dépensés annuellement en armement nucléaire représentent l’équivalent du budget total de l’aide climatique promise aux pays en développement – une aide qui, elle, n’est jamais intégralement versée. Pendant ce temps, la pollution plastique à elle seule génère 1 500 milliards de dollars de dommages annuels non traités, illustrant l’ampleur des crises environnementales que nous laissons s’accumuler faute de financement adéquat.
Cette répartition budgétaire reflète un choix politique conscient entre deux visions du futur : l’une privilégiant la dissuasion par la terreur nucléaire, l’autre misant sur la coopération par la transition énergétique. Comme le souligne Benoît Pelopidas, chercheur en sciences politiques et fondateur du programme Nuclear Knowledges à Sciences Po :
« Nous subissons une politique de défense univoque où personne ne s’interroge : quels systèmes d’armes pour quelle politique de défense en France et en Europe à très long terme ? Face aux limites planétaires et au réchauffement climatique notamment, il serait bienvenu d’avoir un débat serein sur les bienfaits et les nuisances de ces systèmes d’armes. »
Les arsenaux nucléaires créent, selon lui, « un faux sentiment de protection » et « une illusion » alors que nous restons vulnérables face aux véritables menaces du XXIe siècle. Avec les dépenses militaires mondiales qui devraient passer de 2700 milliards actuellement à 6600 milliards de dollars en 2035, nous nous dirigeons vers un monde qui investit plus dans sa destruction que dans sa survie. Les 5,93 trillions de déficit climatique annuel représentent l’équivalent de 59 années d’armement nucléaire mondial – une perspective qui relativise dramatiquement nos priorités actuelles.
« Les faits sont clairs : des dépenses militaires excessives ne garantissent pas la paix », déclare le chef de l’ONU, António Guterres. « Elles la fragilisent souvent, alimentant la course aux armements, exacerbant la méfiance et détournant les ressources des fondements mêmes de la stabilité ».

L’anniversaire d’Hiroshima nous rappelle que l’humanité a déjà payé le prix de ses illusions destructrices. L’Histoire témoigne de notre génie pour créer des oppositions, tracer des frontières, inventer des ennemis. Pourtant, pour la première fois, l’humanité entière se trouve unie dans une œuvre commune : la destruction de son propre habitat par le réchauffement climatique. Cette unité dans la destruction révèle notre capacité d’action collective – il nous reste à la transformer en solidarité pour la préservation.
Face à la crise climatique, nous disposons encore du choix entre perpétuer cette logique mortifère ou réorienter massivement nos investissements vers la vie. Un choix d’autant plus évident que le nucléaire militaire ne génère que 57 000 emplois aux États-Unis, quand la transition écologique en crée déjà 3,5 millions – soit 50 fois plus d’emplois par dollar investi. Ces millions d’emplois génèrent à leur tour des recettes fiscales qui permettraient aux États d’accélérer la transition, créant un cercle vertueux économique et social, à l’opposé du gouffre financier sans retour du complexe militaro-industriel. Les arsenaux nucléaires témoignent de notre capacité à mobiliser des milliers de milliards pour des menaces hypothétiques entre nations. Le défi climatique, lui, est une certitude partagée qui exige cette même mobilisation, non plus les uns contre les autres, mais ensemble pour notre survie commune. Les chiffres ne mentent pas : nous avons les moyens financiers de la transition, il nous manque la volonté politique de transformer notre unité destructrice en solidarité créatrice.
Cette réflexion sur l’arsenal nucléaire mondial a été initiée par la lecture de l’interview de Benoît Pelopidas dans Reporterre ainsi que par les anniversaires d’Hiroshima et de Nagasaki (dont la mémoire est en train de se perdre). Une analyse mettant en exergue qu’il est plus simple de favoriser une petite élite plutôt que de chercher des solutions pour le plus grand nombre. Ce sont les thèmes que je développe dans les nouvelles de la collection Effondrements.
👉 En savoir plus sur Didier Ramon, auteur français de la série EFFONDREMENTS (À propos)
Sources
Arsenaux nucléaires et puissance des armes
- SIPRI Yearbook 2024 & 2025 – Stockholm International Peace Research Institute : https://www.sipri.org/yearbook/2024 et https://www.sipri.org/yearbook/2025
- Federation of American Scientists – Nuclear Notebook 2024 : https://fas.org/initiative/nuclear-information/
- World Nuclear Association – Hiroshima, Nagasaki, and Subsequent Weapons Testing : https://world-nuclear.org/information-library/safety-and-security/non-proliferation/hiroshima-nagasaki-and-subsequent-weapons-testin
- Arms Control Association – U.S. Nuclear Modernization Programs 2024 : https://www.armscontrol.org/factsheets/us-modernization-2024-update
- Bulletin of the Atomic Scientists – Nuclear Weapons 2023-2024 : https://thebulletin.org/nuclear-notebook/
- Satan II sur Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/RS-28_Sarmat
Coûts du nucléaire militaire
- ICAN (International Campaign to Abolish Nuclear Weapons) – Global Nuclear Weapons Spending Report 2024 : https://www.icanw.org/global_spending_on_nuclear_weapons_topped_100_billion_in_2024
- Congressional Budget Office – Projected Costs of U.S. Nuclear Forces, 2025 to 2034 : https://www.cbo.gov/publication/61362
- Breaking Defense – America’s Nuclear Arsenal Cost Analysis 2025 : https://breakingdefense.com/2025/04/americas-nuclear-arsenal-to-cost-946b-over-next-decade-government-report-reveals/
- UK House of Commons Library – The Cost of UK’s Strategic Nuclear Deterrent : https://commonslibrary.parliament.uk/research-briefings/cbp-8166/
- Ministère des Armées Françaises – Loi de programmation militaire 2019-2025 : https://www.defense.gouv.fr/lpm
Responsabilité climatique et empreinte écologique
- The Lancet Planetary Health – « Quantifying national responsibility for climate breakdown » (2020) : https://www.thelancet.com/journals/lanplh/article/PIIS2542-5196(20)30196-0/fulltext
- Our World in Data – CO2 Emissions Database 2024 : https://ourworldindata.org/co2-emissions
- Global Footprint Network – Ecological Footprint Calculator 2024 : https://www.footprintnetwork.org/resources/footprint-calculator/
- Earth Overshoot Day – How Many Earths Analysis 2024 : https://overshoot.footprintnetwork.org/how-many-earths-or-countries-do-we-need/
- U.S. Environmental Protection Agency – Greenhouse Gas Emissions Inventory 2024 : https://www.epa.gov/ghgemissions/sources-greenhouse-gas-emissions
Investissements climatiques et transition énergétique
- Climate Policy Initiative – Global Landscape of Climate Finance 2024 : https://www.climatepolicyinitiative.org/publication/global-landscape-of-climate-finance-2024/
- International Energy Agency (IEA) – Global Energy Review 2025 : https://www.iea.org/reports/global-energy-review-2025
- International Renewable Energy Agency (IRENA) – Renewable Energy and Jobs 2024 : https://www.irena.org/Energy-Transition/Socio-economic-impact/Energy-and-Jobs
- U.S. Department of Energy – Inflation Reduction Act Implementation Reports : https://www.energy.gov/
- OECD – Climate Finance and the USD 7.4 Trillion Annual Investment Need : https://www.oecd.org/climate-change/
Industrie de défense et lobbying
- SIPRI Arms Industry Database 2022-2024 : https://www.sipri.org/databases/armsindustry
- Responsible Statecraft – Nuclear Weapons Lobbying Analysis : https://responsiblestatecraft.org/nuclear-weapon-lobbying/
- U.S. Government Accountability Office – Defense Contractor Reports : https://www.gao.gov/
- OpenSecrets.org – Defense Industry Political Contributions Database : https://www.opensecrets.org/industries/indus.php?ind=D
Article de référence
- Reporterre – « 80 ans après Hiroshima et Nagasaki, les armes nucléaires nous bercent d’illusions » (août 2025) : https://reporterre.net/80-ans-apres-Hiroshima-et-Nagasaki-Les-armes-nucleaires-nous-bercent-d-illusions




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