Le 8 juillet 2025, la France a adopté la loi Duplomb. Derrière les annonces de « simplification » et de « bon sens », c’est un tournant inquiétant qui se profile : celui d’un renoncement à réinventer l’avenir.
1. L’illusion du progrès face à l’urgence
8 juillet 2025, l’Assemblée nationale adoptait la loi dite « Duplomb », officiellement baptisée « loi visant à simplifier, moderniser et renforcer la performance de l’agriculture française ». Derrière cette appellation technocratique se cache une série de mesures qui interrogent profondément notre rapport au temps et à l’anticipation politique.
Alors que les crises agricoles et climatiques s’accumulent – sécheresses récurrentes, effondrement de la biodiversité, saturation des sols -, nos représentants semblent privilégier des « solutions rapides » aux allures familières. Pulvériser plus, pomper davantage, produire intensivement : autant de réflexes qui nous ont menés à la situation actuelle.
Une question s’impose alors : et si nous étions en train d’accélérer précisément ce que nous prétendons éviter ? Et si ces mesures d’urgence n’étaient que les symptômes d’une incapacité collective à penser l’après ?
2. La loi Duplomb : anatomie d’un renoncement
Examinons quelques mesures emblématiques de ce texte pour saisir la logique à l’œuvre :
Le retour encadré des néonicotinoïdes
L’autorisation de l’acétamipride sur certaines cultures marque un recul net par rapport aux interdictions européennes. Ces pesticides, surnommés « tueurs d’abeilles », avaient été bannis après des décennies de recherches démontrant leur impact sur les pollinisateurs. Aujourd’hui, face aux pressions du secteur betteravier, on préfère restaurer une solution toxique plutôt que d’accompagner la transition vers des alternatives.
La facilitation des méga-bassines
Ces retenues d’eau géantes, pompant dans les nappes phréatiques, bénéficient d’un cadre réglementaire assoupli. Pourtant, les études hydrogéologiques convergent : ces installations aggravent les tensions sur la ressource en eau et créent des inégalités d’accès entre agriculteurs. L’État choisit d’institutionnaliser une fuite en avant plutôt que de questionner les modèles de production gourmands en irrigation.
L’allégement des contraintes environnementales pour l’élevage intensif
Réduction des distances d’épandage, simplification des études d’impact… Ces mesures visent à « débloquer » des projets d’agrandissement dans un secteur déjà saturé, au détriment de la qualité de l’air et des eaux.
Ces choix révèlent une logique de facilité politique assumée. Plutôt que d’accompagner les mutations nécessaires du secteur agricole, on consolide des pratiques à bout de souffle en espérant gagner du temps. Mais du temps pour quoi ? Pour qui ?
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : l’agriculture française consomme 20% des pesticides européens sur 22% de la surface agricole du continent, soit 37% au-dessus de la moyenne européenne en intensité d’usage (La France consomme 20% des pesticides européens sur 22% de la surface agricole du continent ; avec 3,65 kg/hectare, la France dépasse de 37% la moyenne européenne (2,67 kg/hectare ; 291 molécules autorisées sur 453 dans l’UE (3e rang européen)). Les populations d’oiseaux des campagnes ont chuté de 30% en vingt ans. Les nappes phréatiques s’amenuisent chaque année un peu plus. Face à ces réalités mesurables, la loi Duplomb ressemble moins à une modernisation qu’à un déni organisé.
3. Un peuple plus lucide que ses représentants ?
La réaction citoyenne ne s’est pas fait attendre. En quelques jours, plus d’un million de signatures (atteint le dimanche 20 juillet 2025) ont afflué sur la pétition dénonçant ces mesures (retrouvez la pétition ICI). Des recours ont été déposés devant le Conseil constitutionnel par l’opposition à l’assemblée appuyés par des associations environnementales, soutenues par des scientifiques, des apiculteurs, des citoyens ordinaires.
Cette mobilisation express révèle un paradoxe troublant : si une part significative de la population perçoit intuitivement la gravité et l’incohérence de ces choix, pourquoi nos élus persistent-ils dans cette direction ?
Plusieurs hypothèses méritent d’être explorées. D’abord, la pression des lobbies agricoles industriels, particulièrement puissants et organisés, face à une société civile écologique plus dispersée. Ensuite, la tyrannie des cycles électoraux courts : il est plus payant politiquement de promettre des facilités immédiates que d’assumer les coûts d’une transition sur quinze ans. Enfin, l’inertie des administrations et des formations politiques, structurellement peu adaptées à la gestion des enjeux systémiques de long terme.
Cette cécité stratégique des institutions face aux enjeux écologiques n’est pas nouvelle. Elle témoigne d’un décalage croissant entre une partie de l’opinion publique qui intègre progressivement les limites planétaires, et des élites politiques encore prisonnières des logiques du XXe siècle.
Reste une question dérangeante : jusqu’où ce décalage peut-il se creuser sans remettre en cause la légitimité même du système représentatif ?
4. EFFONDREMENTS : quand la fiction interroge le réel
Ces questionnements politiques résonnent puissamment avec les thématiques que j’explore dans ma série littéraire EFFONDREMENTS. À travers une dizaine de thématiques distinctes – effondrement climatique, montée du totalitarisme, guerre des ressources, catastrophe technologique, etc… -, ces nouvelles s’attachent à observer comment l’humanité réagit face aux bascules systémiques.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit avec la loi Duplomb : d’un choix de bascule. Non pas vers l’effondrement brutal et spectaculaire que la fiction explore volontiers, mais vers cette forme plus insidieuse qu’est le renoncement progressif. Renoncement à anticiper, à transformer, à imaginer des alternatives désirables.
Dans mes récits, je m’attache à montrer que l’effondrement n’est jamais seulement technique ou environnemental : il est d’abord politique et psychologique. Il commence quand une société cesse de se projeter positivement dans l’avenir, quand elle privilégie la gestion des symptômes sur le traitement des causes, quand elle choisit la facilité immédiate au détriment de la résilience future.
Les personnages de mes nouvelles naviguent précisément dans ces moments de bascule. Certains cherchent des solutions techniques (développer des semences résistantes, inventer de nouveaux modes de gouvernance), d’autres explorent des voies spirituelles ou communautaires. Tous partagent cette conviction que l’effondrement n’est jamais une fatalité, mais toujours le résultat de choix humains – et donc réversibles.
La dimension constructive de ces récits tient à leur exploration de la résilience et de la reconstruction. Comment une société peut-elle rebondir après avoir touché le fond ? Comment préserver l’essentiel quand tout semble s’écrouler ? Ces questions, qui structurent mes fictions, éclairent aussi notre actualité politique.
5. Écrire, penser, agir autrement
La loi Duplomb nous confronte à un choix de civilisation déguisé en mesure technique. Elle nous demande : préférons-nous prolonger artificiellement un système à bout de souffle, ou avons-nous le courage d’accompagner sa mutation vers quelque chose de plus durable ?
Cette alternative dépasse largement le cadre agricole. Elle interroge notre capacité collective à sortir des logiques d’abandon pour imaginer des futurs désirables. Elle questionne notre rapport au temps, notre définition du progrès, notre conception même de la politique.
Face à ces enjeux, la littérature n’est pas un refuge : c’est un laboratoire d’idées. Elle permet d’explorer par la fiction ce que la réalité n’ose pas encore envisager. Elle offre un espace pour tester des hypothèses, expérimenter des solutions, anticiper des conséquences.
Les récits d’effondrement, paradoxalement, peuvent nourrir l’espoir : en montrant que même les pires scénarios recèlent des possibilités de renaissance, ils nous rappellent que l’avenir reste ouvert. Ils nous invitent à ne pas subir les transformations en cours, mais à en devenir les acteurs conscients.
Car au fond, la vraie question n’est pas de savoir si des effondrements vont survenir – ils sont déjà en cours. La vraie question est de savoir ce que nous choisirons de construire sur leurs ruines.
La série EFFONDREMENTS explore une dizaine de thématiques de bascule civilisationnelle, entre effondrement et renaissance. Chaque nouvelle de 50 000 signes environ interroge notre capacité collective à inventer l’après. [Découvrir la collection ICI]
Sources
- https://petitions.assemblee-nationale.fr/initiatives/i-3014
- https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/textes/l17t0162_texte-adopte-seance#:~:text=Acc%C3%A9der%20au%20dossier%20l%C3%A9gislatif
- https://www.vie-publique.fr/loi/297070-proposition-de-loi-duplomp-agriculture-pesticides-bassines#:~:text=%2A%20
- https://www.cnce.fr/actualite/loi-duplomb-visant-a-lever-les-contraintes-a-lexercice-du-metier-dagriculteur#:~:text=Les%20commissaires%20enqu%C3%AAteurs%20sont%20concern%C3%A9s,par%20l%27article%203%C2%A0de%20la%20loi
- https://www.tf1info.fr/environnement-ecologie/agriculture-la-loi-duplomb-adoptee-la-reintroduction-d-un-neonicotinoide-autorisee-sous-conditions-2381734.html
- https://www.fnsea.fr/communiques-de-presse/loi-contraintes-votee/#:~:text=Loin%20des%20pol%C3%A9miques%20st%C3%A9riles%20et,dans%20sa%20cour%20de%20ferme
- https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/07/21/plus-d-un-million-de-signatures-contre-la-loi-duplomb-une-petition-a-succes-mais-un-sort-politique-incertain_6622679_823448.html#:~:text=,500%20000%20signatures%20sur
- https://www.touteleurope.eu/agriculture-et-peche/quel-pays-europeen-utilise-le-plus-de-pesticides/
- https://fr.statista.com/infographie/15061/utilisation-pesticides-en-europe-par-pays/
- https://www.planetoscope.com/sols/47-consommation-de-pesticides-phytosanitaires-en-france.html
- https://www.notre-planete.info/indicateurs/pesticides-France.php
- https://www.euractiv.fr/section/agriculture-alimentation/news/la-france-championne-des-pesticides-en-europe-selon-des-ong/
- https://www.senat.fr/rap/l02-215-2/l02-215-239.html




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