1. Deux capitales, une même semaine, un même renoncement
À une semaine d’intervalle, deux informations ont traversé l’actualité environnementale internationale sans que leurs échos se répondent vraiment. Le 17 juillet 2025, le Congrès brésilien adoptait ce que les ONG ont immédiatement qualifié de « plus grand recul législatif environnemental depuis la dictature« . Une semaine plus tôt, l’Assemblée nationale française entérinait la loi Duplomb, autorisant notamment le retour des néonicotinoïdes et facilitant les méga-bassines.
Entre Paris et Brasília, plus de 8 000 kilomètres séparent deux démocraties aux histoires différentes. Pourtant, ces décisions jumelles révèlent des mécanismes politiques aux similarités troublantes : même rhétorique de « simplification » et de « modernisation« , même division entre ministères de l’Agriculture et de l’Environnement, même mobilisation citoyenne massive, même aveuglement face aux enjeux de long terme.
Cette synchronie n’est pas fortuite. Elle témoigne d’un phénomène plus large : l’émergence d’un « renoncement démocratique » face à l’urgence écologique, où les institutions élues privilégient systématiquement les facilités immédiates aux transformations nécessaires.
Que nous révèlent ces deux épisodes sur l’état de nos démocraties ? Et comment cette défaillance politique nourrit-elle les scénarios d’effondrement que nous préférons cantonner à la fiction ?
2. Anatomie d’un double renoncement : les mécanismes de la facilité
Au Brésil : l’assouplissement « stratégique »
Le texte adopté par 267 députés crée une « panoplie d’exceptions facilitant l’octroi d’autorisations pour des travaux qualifiés de stratégiques« . Concrètement, des projets pourront désormais obtenir des permis environnementaux « sur la base d’une simple déclaration d’engagement« , court-circuitant les études d’impact traditionnelles.
Le rapporteur du texte l’assume sans détour : « Il n’y a pas une virgule qui mette en danger l’environnement, nous cherchons à vaincre la bureaucratie« . Cette formule, par sa naïveté revendiquée, résume l’esprit du temps : l’environnement comme contrainte bureaucratique, la nature comme obstacle au « développement ».
En France : la « performance agricole » avant tout
La loi Duplomb procède de la même logique, habillée du même vocabulaire. « Simplifier, moderniser et renforcer la performance » : ces trois verbes dessinent un horizon où l’efficacité économique immédiate justifie tous les reculs. Le retour de l’acétamipride, l’assouplissement des règles d’épandage, la facilitation des méga-bassines s’inscrivent dans cette même démarche de « déblocage » réglementaire.
Mais débloquer pour quel modèle agricole ? Car derrière ces mesures se dessine un choix de société implicite mais déterminant : favoriser une agriculture industrielle tournée vers l’exportation et les agro-carburants plutôt que vers l’alimentation de proximité. Les méga-bassines irriguent prioritairement les cultures de maïs destinées à la méthanisation dans le Sud-Ouest. Les néonicotinoïdes protègent la betterave sucrière transformée en éthanol. Les assouplissements d’élevage intensif visent la production de viande pour l’export.
Cette orientation structurelle explique l’acharnement politique à maintenir un modèle pourtant manifestement insoutenable. Il ne s’agit pas simplement de « sauver l’agriculture française », mais de préserver un système agro-industriel qui transforme notre territoire en plateforme d’extraction de matières premières agricoles destinées aux marchés mondiaux ou aux politiques énergétiques européennes.
À l’inverse, les alternatives existent mais restent marginalisées : maraîchage en circuits courts, polyculture-élevage, agriculture paysanne résiliente. Ces modèles, moins gourmands en intrants et en irrigation, créent plus d’emplois locaux et nourrissent directement les populations. Mais ils menacent les équilibres économiques de l’agro-industrie et remettent en question nos choix d’aménagement du territoire.
Dans les deux cas, la méthode est identique : présenter des mesures de recul comme des avancées techniques, transformer des choix politiques majeurs en ajustements administratifs, évacuer le débat de fond en invoquant l’urgence économique.
Une rhétorique transnationale
Cette convergence lexicale n’est pas accidentelle. Elle révèle la mondialisation d’un discours anti-écologique qui transcende les clivages nationaux et politiques traditionnels. Des think tanks aux cabinets de conseil, des lobbies sectoriels aux organisations internationales, s’est structuré un écosystème intellectuel qui fournit aux décideurs politiques les mots pour justifier l’injustifiable.
L’efficacité de cette rhétorique tient à sa capacité à éviter le fond du débat. Plutôt que de discuter de modèles agricoles, de justice climatique ou de répartition des ressources, on parle « compétitivité », « simplification », « innovation ». L’écologie devient ainsi une variable d’ajustement dans un grand jeu économique dont les règles ne sont jamais questionnées.
3. Divisions gouvernementales et cohérence politique
L’un des aspects les plus révélateurs de ces deux épisodes réside dans les divisions qu’ils ont provoquées au sein même des gouvernements.
Au Brésil : Lula pris en étau
Le ministère de l’Environnement brésilien a qualifié le texte de « coup mortel » à la protection environnementale, tandis que le ministère de l’Agriculture a soutenu son adoption. Cette fracture au cœur de l’exécutif met en lumière l’impossible équation du gouvernement Lula : concilier l’héritage écologique de son premier mandat avec les pressions économiques d’un pays en crise.
Le président lui-même « ne s’est pas exprimé » sur ces mesures, incarnant parfaitement cette paralysie politique face aux arbitrages structurels. Comment défendre la forêt amazonienne sur la scène internationale tout en facilitant les projets extractifs sur le territoire national ?
En France : les contradictions macronistes
La France offre un spectacle similaire, quoique moins visible médiatiquement. Pendant que le gouvernement adopte la loi Duplomb, il continue de porter la voix de l’Europe verte dans les négociations climatiques internationales. Cette schizophrénie institutionnelle témoigne d’une incapacité croissante à articuler discours et pratiques, ambitions internationales et réalités nationales.
Ces divisions révèlent un phénomène plus profond : l’inadéquation croissante entre les structures politiques du XXe siècle et les enjeux systémiques du XXIe siècle. Nos institutions, pensées pour gérer des secteurs séparés, peinent à appréhender des défis transversaux comme le climat ou la biodiversité.
Mais elles révèlent aussi le piège psychologique dans lequel tombent de nombreux responsables politiques. Dans EFFONDREMENTS – Tome 3, un personnage réalise douloureusement :
« J’étais devenu un rouage dans une machine qui broyait des vies humaines au nom de l’ordre et de l’unité… me racontant que je limitais les dégâts de l’intérieur, que mes petites clémences faisaient une différence. J’avais tort. »
Cette illusion de « limiter les dégâts » depuis l’intérieur caractérise parfaitement l’attitude de nombreux responsables politiques modérés face aux reculs environnementaux. Ils s’imaginent atténuer les excès d’un système qu’ils légitiment en réalité par leur participation.
4. Mobilisations citoyennes et surdité démocratique
Dans les deux pays, la réaction citoyenne a été immédiate et massive.
Des sociétés civiles en avance sur leurs institutions
Au Brésil, l’Observatoire du Climat et Greenpeace ont immédiatement dénoncé un « projet de la dévastation« . En France, plus d’un million et demi de signatures ont afflué en quelques jours contre la loi Duplomb. Cette réactivité témoigne d’une conscience écologique désormais bien ancrée dans les opinions publiques.
Mais elle révèle aussi un décalage démocratique préoccupant. Si les citoyens perçoivent intuitivement la gravité de ces reculs, pourquoi leurs représentants persistent-ils dans cette voie ?
La réaction de certains élus français face à cette mobilisation est particulièrement révélatrice. Quand la députée Anne Genetet ironise sur le fait que « personne ne mange du Nutella » parmi les signataires de la pétition, elle incarne parfaitement cette condescendance institutionnelle qui disqualifie a priori toute contestation citoyenne. Ce mépris à peine voilé révèle une conception élitiste de la démocratie où les « vrais gens » – ceux qui consomment les produits de l’industrie agro-alimentaire – seraient par définition favorables aux mesures contestées.
Cette arrogance prend une dimension plus inquiétante encore quand on la replace dans le contexte des pratiques institutionnelles récentes. L’usage répété du 49.3 pour faire adopter des réformes contestées, le raccourcissement systématique des débats parlementaires, la multiplication des ordonnances : autant de symptômes d’une dérive autoritaire douce qui vide progressivement la démocratie de sa substance tout en conservant ses apparences.
Plusieurs facteurs se conjuguent : influence disproportionnée des lobbies sectoriels, cycles électoraux inadaptés aux enjeux de long terme, formation des élites encore largement imperméable aux enjeux écologiques.
L’impuissance de l’expertise
Dans les deux cas, la communauté scientifique s’est mobilisée pour alerter sur les conséquences de ces mesures. Hydrogéologues, entomologistes, écologues : leurs voix ont été entendues, relayées, documentées. Et pourtant ignorées par les décideurs.
Cette surdité institutionnelle à l’expertise révèle une crise profonde de la rationalité politique. Comment nos démocraties peuvent-elles prétendre éclairer l’avenir quand elles refusent d’entendre ceux qui l’étudient ?
Le problème dépasse la simple arrogance politique. Il touche à une question plus fondamentale explorée dans EFFONDREMENTS – Tome 2 :
« La technologie la plus avancée ne vaut rien si seule une élite peut la comprendre et la maintenir. »
Cette vérité s’applique aussi au savoir scientifique : quand l’expertise devient trop déconnectée du débat démocratique, elle perd sa capacité d’influence politique, laissant le champ libre aux discours simplificateurs.
5. Géopolitique de l’irresponsabilité
La dimension internationale de ces épisodes ajoute une couche d’ironie tragique à l’ensemble.
Le Brésil organisateur de la COP30
Le Brésil doit accueillir et présider la COP30 en novembre 2025. Comment un pays peut-il prétendre conduire les négociations climatiques mondiales tout en adoptant « le plus grand recul législatif environnemental depuis la dictature » ? Cette contradiction sape d’emblée la crédibilité des futures discussions.
Plus largement, elle illustre la schizophrénie des relations internationales contemporaines : des États qui signent des accords ambitieux sur la scène internationale tout en sabotant leur mise en œuvre sur leurs territoires nationaux.
La France et le leadership européen
La France, qui se veut leader de l’écologie européenne et porte-voix de l’Accord de Paris de la COP21, envoie un signal désastreux avec la loi Duplomb. Comment convaincre d’autres pays de transformer leurs modèles économiques quand on autorise soi-même le retour de pesticides interdits ?
Cette incohérence nourrit le scepticisme international et affaiblit la diplomatie climatique européenne. Elle offre des arguments en or aux pays réticents aux engagements écologiques : « Regardez la France, ils parlent d’environnement mais autorisent les néonicotinoïdes. »
6. Effondrements démocratiques : de la fiction à la réalité
Ces mécanismes politiques résonnent puissamment avec les thématiques que j’explore dans ma série EFFONDREMENTS. Car ces épisodes français et brésiliens illustrent parfaitement ce que j’appelle l’effondrement démocratique : non pas la disparition brutale des institutions, mais leur incapacité progressive à remplir leur fonction d’anticipation et de protection collective.
Les symptômes de la bascule
Dans mes nouvelles, j’observe que les effondrements réels ne ressemblent jamais aux catastrophes spectaculaires de la fiction. Comme l’explique l’un de mes personnages :
« Ce n’était pas l’apocalypse ou l’effondrement – ces termes appartenaient aux films, aux livres d’avant. La Grande Rupture décrivait parfaitement ce qui s’était produit : un déchirement brusque du tissu social, une cassure irréversible. » (EFFONDREMENTS – Tome 4)
Les lois Duplomb et brésilienne incarnent précisément ces dynamiques. Face aux crises agricoles et climatiques, nos démocraties choisissent de consolider les pratiques qui ont créé ces crises plutôt que d’accompagner leur transformation. Elles préfèrent l’aveuglement volontaire à la lucidité douloureuse.
Cette préférence pour les facilités immédiates révèle une vérité dérangeante explorée dans EFFONDREMENTS – Tome 3 :
« Le système est conçu précisément pour te faire croire que tu as une marge de manœuvre, alors qu’en réalité, tu ne fais que le légitimer par ta participation. Ta ‘clémence’ occasionnelle fait partie de son fonctionnement, pas une résistance contre lui. »
Les personnages de notre temps
Les protagonistes de mes récits naviguent dans des mondes où les institutions ont cessé de protéger l’essentiel. Ils doivent inventer de nouvelles formes de solidarité, développer des résiliences locales, préserver des savoirs menacés. Ces figures de fiction éclairent notre actualité : que faire quand les démocraties renoncent à leur mission ?
Dans « L’effondrement spirituel », j’explore comment des communautés reconstituent du sens quand les grandes structures politiques et religieuses s’effondrent. Dans « La guerre des ressources », j’imagine des sociétés qui réapprennent la coopération après l’épuisement des systèmes centralisés. Ces récits ne sont pas des prophéties : ils sont des laboratoires pour penser l’après.
La fonction d’alerte de la littérature
Car la littérature d’anticipation n’a pas pour vocation de prédire l’avenir, mais de révéler les tendances du présent. Elle rend visible ce que les mécanismes politiques et médiatiques ordinaires occultent ou banalisent. Elle transforme les « ajustements techniques » en choix de civilisation, les « simplifications administratives » en renoncements démocratiques.
En ce sens, les épisodes français et brésiliens nourrissent directement ma réflexion littéraire. Ils montrent comment l’effondrement commence : non par des catastrophes spectaculaires, mais par l’accumulation de petits renoncements, de facilités acceptées, de transformations différées.
7. Imaginer l’après : sortir de l’impuissance
Face à ces constats, la tentation du fatalisme guette. Si les démocraties échouent à anticiper, si les citoyens mobilisés restent sans voix, si l’expertise est ignorée, que reste-t-il ?
Les leviers de la transformation
Mes nouvelles explorent précisément cette question : comment préserver l’essentiel quand les systèmes défaillent ? Elles identifient plusieurs pistes : la relocalisation des savoirs et des pouvoirs, le développement de résiliences territoriales, l’invention de nouvelles formes de gouvernance adaptées aux enjeux systémiques.
Ces scénarios ne relèvent pas de l’utopie : ils s’appuient sur des expérimentations réelles, des innovations sociales émergentes, des initiatives citoyennes qui préfigurent d’autres possibles. De la permaculture aux monnaies locales, des coopératives énergétiques aux assemblées citoyennes, se dessine déjà l’écosystème de l’après.
La responsabilité de l’imagination
Car au fond, la crise démocratique que révèlent les épisodes français et brésiliens est d’abord une crise d’imagination politique. Nos élites peinent à concevoir d’autres modèles que ceux qui les ont portées au pouvoir. Elles confondent innovation et optimisation, transformation et adaptation marginale.
Face à cette pauvreté imaginative, la littérature offre un contre-poison. Elle permet d’explorer des futurs alternatifs, de tester des hypothèses, d’anticiper des conséquences. Elle nourrit cette capacité de projection collective sans laquelle aucune démocratie ne peut survivre.
L’urgence de la lucidité
Les lois adoptées à Paris et Brasília ne sont pas des accidents : elles révèlent des tendances lourdes, des logiques systémiques, des impasses structurelles. Les ignorer ou les minimiser, c’est prendre le risque de subir des effondrements plus brutaux encore.
À l’inverse, les regarder en face, c’est se donner les moyens de les anticiper, de les accompagner, peut-être de les éviter. C’est transformer la conscience de la fragilité en force de transformation.
Car l’effondrement n’est jamais une fatalité : il est toujours le résultat de choix humains, et donc toujours réversible. Entre le déni et la résignation, il reste l’espace étroit mais décisif de l’action lucide.
Ces réflexions sur les mécanismes d’effondrement démocratique et de renoncement politique sont au cœur de la collection EFFONDREMENTS. À travers une dizaine de thématiques distincts, ces nouvelles explorent les bascules civilisationnelles entre destruction et renaissance, révélant comment l’effondrement commence toujours par l’accumulation de petits renoncements.
Sources
- https://reporterre.net/Bresil-les-deputes-votent-un-coup-mortel-pour-l-environnement
- https://journals.openedition.org/bresils/2551
- https://www.franceinfo.fr/monde/bresil/au-bresil-le-congres-approuve-le-plus-grand-recul-legislatif-environnemental-depuis-40-ans-denoncent-des-ong_7382890.html
- https://lapenseeecologique.com/politiques-environnementales-au-bresil-analyse-historique-et-recents-developpements-sous-jair-bolsonaro-ben-meeus/




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