Bienvenue dans la newsletter des Éditions effondrements.site. Chaque semaine, trois posts pour penser l’effondrement et traverser le présent.
→ 1/3 Lundi : l’œil sur le monde (le point de départ, une information)
→ 2/3 Mercredi : dans les pages d’un livre (le nôtre ou celui d’un autre)
→ 3/3 Vendredi : la réflexion longue.
📅Cette semaine : La fenêtre d’Overton. Vous lisez le post 2.
Il y a une question que je me pose toujours quand je commence un texte : quel est le moment exact — pas le thème, pas l’intention — mais la scène, l’image, la seconde précise qui a rendu l’écriture inévitable ?
Pour Nous l’avons voulu, c’est celle-ci.
Parking extérieur du port de Cherbourg, zone d’attente des ferries. Mon épouse et moi patientons avant l’embarquement pour l’Irlande. Je vérifie la pression de mes pneus avec un petit compresseur autonome. Un homme s’approche — il est intéressé par l’appareil. On parle équipement, voyages, routes. Et puis, progressivement, il se dévoile. Fils d’immigrés, origines napolitaines et kabyles. Il me dit qu’il a voté pour un parti qui construit des murs, réclame des frontières fermées, nomme les gens comme lui “le problème”. Calmement. Sans honte. Sans provocation.
Je n’ai pas inventé cette scène. Je l’ai vécue.
Ce que je n’avais pas vu sur le moment, c’est que cette conversation n’était qu’un ingrédient parmi d’autres ; que le livre s’écrivait déjà, sans que je le sache encore. C’est ce que je tente de dire à la dernière page du pamphlet :
« Ce pamphlet est né d’une conversation. D’un podcast sur La Boétie qu’une femme a fait écouter à un homme un matin. De tout ce qui a suivi. Les échanges du quotidien, les dîners subis, les parkings de ferry, les bulletins nuls, les constitutions perverties dans leur lettre, les enfants utilisés comme appâts, les scrutateurs qui sourient. »
La femme, c’est mon épouse. L’homme, c’est moi. C’est elle qui, un matin, a mis ce podcast sur La Boétie. Son Discours de la servitude volontaire, écrit en 1549, pose la même question avec une précision qui fait froid dans le dos cinq siècles plus tard : le tyran n’a pas besoin de forcer les gens. Il lui suffit qu’ils cessent de vouloir être libres.
Nous l’avons voulu est né comme ça, par accumulation. Un compresseur à pneus, un inconnu qui se dévoile, un podcast, et tout ce qui suit.
Ce qui se passe cette semaine — un décret américain, une ministre silencieuse, des mots retournés — m’y ramène avec une acuité que je n’aurais pas souhaitée.
→ Vendredi : comment ce mécanisme fonctionne — et ce qu’on peut y opposer.
Didier RAMON
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Penser l’effondrement pour traverser le présent. — Éditions effondrements.site
