Bienvenue dans la newsletter des Éditions effondrements.site. Chaque semaine, trois posts pour penser l’effondrement et traverser le présent.
→ 1/3 Lundi : l’œil sur le monde (le point de départ, une information)
→ 2/3 Mercredi : dans les pages d’un livre (le nôtre ou celui d’un autre)
→ 3/3 Vendredi : la réflexion longue.
📅Cette semaine : Réinventer notre humanité — l’effondrement spirituel et la quête de sens. Vous lisez le post 3.
Il y a une phrase dans L’écho du silence qui a tout changé pour moi pendant l’écriture. Ce n’est pas une phrase de Thomas, le personnage central. C’est celle d’Alex, le jeune homme dépressif enfermé dans sa chambre depuis des mois — ”orphelin d’un futur qui n’existait plus” —, qui écrit à sa mère après avoir décidé de rester au monastère des Éveillés :
« Maman, nous avons perdu notre monde, mais pas notre humanité. Et c’est cette humanité que nous devons maintenant réinventer. »
Cette phrase résume tout ce que je voulais dire avec cette fiction. Pas restaurer. Réinventer.
Deux mots. Un abîme.
La restauration, c’est ce que Gabriel — le fondateur des Éveillés — appelle La Restauration quand il désigne ceux qui, dans ce monde post-effondrement, veulent recréer quelque chose qui ressemble à l’ancien monde, avec les mêmes hiérarchies, les mêmes certitudes, la même logique de contrôle.
La réinvention, c’est autre chose. C’est accepter que l’ancien monde est parti pour de bon, non pas avec résignation, mais avec lucidité. Et choisir de partir de ce qui reste : les connaissances accumulées, les liens qui persistent, la capacité humaine à créer du sens là où il semble n’y en avoir plus.
Dans la fiction, ces deux modèles s’affrontent en filigrane. Thomas lui-même les incarne successivement : d’abord dans la restauration (continuer d’officier, porter son col romain, maintenir les formes d’un monde révolu) ; puis, progressivement, dans quelque chose de plus inconfortable et de plus vivant.
L’effondrement spirituel précède l’effondrement matériel
Je veux être précis sur un point qui me semble essentiel pour comprendre ce que j’essaie de faire dans la collection Effondrements.
L’effondrement que décrivent les collapsologues — Pablo Servigne, Gauthier Chapelle, Yves Cochet — est d’abord analysé dans ses dimensions matérielles : énergie, alimentation, chaînes logistiques, biodiversité. C’est fondé, documenté, nécessaire.
Mais il y a un effondrement que ces analyses tendent à sous-estimer parce qu’il est moins mesurable : l’effondrement du cadre de sens dans lequel les sociétés modernes organisaient leur rapport au monde, à la mort, à la souffrance, à la transmission.
Les chiffres de la désaffiliation religieuse le captent partiellement. Mais la désaffiliation n’est pas seulement un abandon de la religion instituée — c’est souvent, en dessous, une perte du sentiment que les gestes quotidiens s’inscrivent dans quelque chose de plus grand qu’eux.
Thomas ne souffre pas parce qu’il doute de l’existence de Dieu. Il souffre parce que, quand il célèbre la messe devant des bancs vides, il n’est plus certain que ce geste vaille quelque chose. Cette distinction est fondamentale.
Ce que les Éveillés proposent — et ce qu’ils ne prétendent pas
J’ai fait en sorte que les Éveillés ne soient pas une réponse. Ils sont une tentative.
Gabriel le dit lui-même, dans une formule qui m’a pris des mois à trouver :
« Nous ne prétendons pas détenir la vérité ultime, Thomas. Nous proposons un chemin, pas une destination. »
Et Sofia, ex-professeure de littérature comparée reconvertie en représentante d’une communauté syncrétique :
« Nous ne pouvons pas revenir en arrière, et nous ne pouvons pas non plus avancer sans emporter avec nous ce qui était précieux dans notre passé. »
C’est cette posture — ni nostalgie, ni table rase — que je cherche à explorer. Elle est intellectuellement difficile à tenir. Elle ne donne pas de certitudes. Elle demande d’accepter l’inconfort des questions ouvertes.
Thomas formule ça, lors du repas de gratitude au monastère, avec une phrase qui me ressemble :
« Je suis reconnaissant pour les questions que j’emporte avec moi. Des questions qui valent mieux que les certitudes que j’avais en arrivant. »
Ce que la fiction peut faire que l’essai ne peut pas
Je reviens sur une conviction que j’ai posée dans d’autres textes de cette newsletter : la fiction peut placer le lecteur à l’intérieur d’une transformation. Pas à l’extérieur, à analyser. À l’intérieur, à traverser.
Thomas retire son col romain dans l’église vide et le dépose sur l’autel. Ce geste ne prouve rien. Il ne démontre rien. Mais pour qui l’a accompagné dans les 100 pages précédentes — ses doutes, sa prière dans l’obscurité, sa résistance, puis son ouverture progressive —, ce geste dit quelque chose qu’aucun essai philosophique ne pourrait dire de la même façon.
L’arc d’Alex le dit autrement : un jeune homme dépressif, ”orphelin d’un futur qui n’existait plus”, qui n’avait plus la force de sortir de sa chambre depuis des mois, et qui, au seuil d’une bibliothèque du monastère, retrouve la parole, l’enthousiasme, le désir de contribuer à quelque chose.
”Comme s’il avait retrouvé sa voix”, dit sa mère en lisant sa lettre.
La question que pose L’écho du silence, au fond, n’est pas religieuse. Elle est anthropologique.
Qu’est-ce qui distingue la survie de la vie ? Qu’est-ce qui justifie l’effort de continuer quand les anciennes structures ne tiennent plus ? Qu’est-ce qu’on transmet — et à qui — quand le monde d’avant n’existe plus ?
Gabriel formule ça lors de la cérémonie du solstice avec une clarté que j’ai voulu inoubliable :
”C’est cela que nous célébrons réellement ce soir. Non pas le retour du soleil […] mais notre détermination à rester pleinement humains. À cultiver la connaissance, la beauté, la compassion, même — surtout — face à l’adversité.”
Réinventer notre humanité. Pas demain, dans un monde hypothétiquement stabilisé. Maintenant, dans les ruines.
Didier RAMON
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Penser l’effondrement pour traverser le présent. — Éditions effondrements.site

