Bienvenue dans la newsletter des Éditions effondrements.site. Chaque semaine, trois posts pour penser l’effondrement et traverser le présent.
→ 1/3 Lundi : l’œil sur le monde (le point de départ, une information)
→ 2/3 Mercredi : dans les pages d’un livre (le nôtre ou celui d’un autre)
→ 3/3 Vendredi : la réflexion longue.
📅Cette semaine : Le silence comme condition, ce que l’effondrement révèle quand les mots disparaissent. Vous lisez le post 2.
Elle commence par se présenter dans son journal.
Mon nom est Aurèle. J’étais professeure de linguistique avant que les sons deviennent mortels. Aujourd’hui, je suis archiviste du silence, chroniqueuse d’un monde où parler peut tuer.
456 jours après ce que les survivants appellent le Grand Silence. Un phénomène baptisé l’Écho Mortel a tout changé : toute émission sonore supérieure à trente décibels déclenche une réaction en chaîne dans l’atmosphère, des résonances qui font exploser les tympans de quiconque se trouve dans le rayon d’effet. Plus le son est fort, plus la zone est large. Un cri de joie peut tuer une douzaine de personnes. Un haut-parleur d’urgence peut décimer un quartier.
Aurèle observe depuis sa fenêtre. La ville s’est transformée : des semelles de mousse pour étouffer les pas, des gestes amplifiés pour compenser l’absence de voix, des enfants nés après le Grand Silence qui n’ont jamais entendu leur propre nom prononcé à voix haute.
Ce qui m’a le plus frappé en écrivant ce personnage, c’est l’ironie de sa situation : elle est linguiste. Spécialiste du langage oral, des intonations, des dialectes, de ce que la voix dit au-delà des mots. Et c’est précisément cette expertise qui lui permet de mesurer l’ampleur de ce qu’on a perdu et de ce qu’on est en train de construire à la place.
Parce qu’on construit. Le langage des surfaces : des messages tapotés en morse sur les tables et les épaules. Les Traducteurs de Silence, un nouveau métier. Les Bibliothèques Vivantes, des volontaires qui risquent leur vie dans des bunkers insonorisés pour préserver la tradition orale, enregistrer des voix, archiver des récits pour les générations futures.
Et puis il y a les Murmureurs — ceux qui ne peuvent pas renoncer à parler, qui s’isolent dans des caissons insonorisés pour entendre à nouveau leur propre voix. Certains en ressortent transformés. D’autres n’en ressortent pas.
Aurèle prend une décision, au jour 460. Mais ça, c’est pour vendredi.
→ [Vendredi : Mémoires du silence — la nouvelle entière.]
—Didier RAMON
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