Bienvenue dans la newsletter des Éditions effondrements.site. Chaque semaine, trois posts pour penser l’effondrement et traverser le présent.
→ 1/3 Lundi : l’œil sur le monde (le point de départ, une information)
→ 2/3 Mercredi : dans les pages d’un livre (le nôtre ou celui d’un autre)
→ 3/3 Vendredi : la réflexion longue.
📅Cette semaine : La planète ne négocie pas. Vous lisez le post 3.
La semaine passée, on a parlé de la fenêtre d’Overton.
De la façon dont une société déplace progressivement ce qu’elle considère comme acceptable, par la répétition, la saturation, la manipulation habile des catégories mentales. Ce mécanisme est réel. Il explique beaucoup de choses que nous vivons. Il explique comment des positions autrefois impensables sont devenues ordinaires, et comment d’autres, autrefois ordinaires, sont devenues suspectes.
Mais il y a quelque chose que la fenêtre d’Overton ne peut pas déplacer.
Le thermomètre.
Ce que Copernicus enregistre
Le 29 avril 2026, l’Institut Copernicus publiait son rapport annuel sur le climat en Europe. Un rapport de référence, produit par une centaine de chercheurs. Les chiffres : 95 % du continent a enregistré des températures au-dessus des normales en 2025. Le Royaume-Uni, la Norvège, l’Islande ont vécu leur année la plus chaude depuis le début des mesures. La France, sa quatrième. Et l’Europe, dans son ensemble, se réchauffe deux fois plus vite que la moyenne mondiale.
Cinq jours avant ce rapport, le 24 avril, la France avait atteint son “jour du dépassement” écologique, avant l’Italie, avant l’Allemagne, avant l’Espagne. Avant la fin du quatrième mois de l’année, le pays avait consommé la totalité de ce que la planète peut régénérer en un an.
On peut faire beaucoup avec la rhétorique. On peut déplacer les normes politiques, sociales, morales. On peut fabriquer des récits sur la compétitivité, la croissance, la nécessité de ralentir la transition pour préserver l’emploi. On peut produire des doutes, semer des controverses, éroder la confiance dans les institutions scientifiques.
On ne peut pas faire monter le thermomètre ou baisser les émissions par le discours seul.
Le réel physique est la seule frontière infranchissable.
Ce que l’histoire dit déjà
Dans Les deux crues, j’ai travaillé un parallèle qui me hantait depuis quelque temps : l’effondrement d’Akkad, il y a quatre mille ans.
Le Croissant fertile — berceau de l’agriculture, de l’écriture, des premières cités — est aujourd’hui une zone largement aride, en proie à la désertification et aux conflits pour l’eau. Ce retournement n’est pas un mystère géologique. La paléoclimatologie y voit désormais, entre autres causes, la main de la civilisation elle-même : déforestation intensive, salinisation des sols par irrigation excessive, surexploitation des ressources naturelles.
L’effondrement d’Akkad vers 2200 avant notre ère, longtemps attribué uniquement à des invasions ou des causes politiques, révèle de plus en plus sa dimension environnementale. Ce que les élites akkadiennes ont fait — selon toute probabilité — c’est exactement ce que font des élites confrontées à un système en tension : d’abord nier, ensuite retarder, enfin se protéger individuellement quand il n’est plus possible de nier.
Le scribe Ur-Zababa, dans ma nouvelle, comprend ça. Il ne cherche pas à sauver l’empire. Il cherche à transmettre : les savoirs, les techniques, la mémoire de ce qui fonctionnait avant que ça cesse de fonctionner. C’est une forme de lucidité que l’empire, lui, n’a pas eue.
Ce que ça change
Pourquoi est-ce important de distinguer ce qui peut être déplacé par la rhétorique et ce qui ne peut pas l’être ?
Parce que nous vivons dans un moment où les deux se mélangent dangereusement. Des arguments réels — la complexité des transitions énergétiques, les inégalités de la décarbonation, le coût social des transformations rapides — sont instrumentalisés pour produire une inaction qui, elle, a des effets dans le monde physique. La rhétorique du “pas si vite” produit des tonnes de CO₂ supplémentaires. La rhétorique du “la science n’est pas unanime” produit des années de retard sur les infrastructures.
La fenêtre d’Overton peut déplacer ce que nous acceptons de penser. Elle ne peut pas déplacer ce qui fait fondre le Groenland.
C’est ça, la singularité de la crise climatique parmi toutes les crises que nous traversons. Les crises politiques peuvent être temporairement résolues par la rhétorique : un discours peut calmer une opinion, une élection peut renverser une politique. Les crises physiques, elles, accumulent. Elles s’additionnent. Elles ne reviennent pas en arrière parce qu’un cycle électoral a changé de signe.
Ce qui reste possible
Je ne termine pas là-dessus pour désespérer. Je termine là-dessus parce que c’est la vérité et que la vérité, même dure, est plus utile que le réconfort.
Ur-Zababa ne sauve pas Akkad. Il transmet.
C’est peut-être la seule réponse honnête à la question de ce qu’on fait face à une réalité physique qui ne négocie pas : non pas prétendre qu’on peut l’arrêter entièrement, mais décider ce qu’on va faire passer à travers. Les savoirs. Les pratiques. Les modes de vie qui n’épuisent pas la part régénérable du monde avant la fin du quatrième mois.
Le 24 avril, la France avait déjà consommé sa part.
Il reste huit mois pour décider ce qu’on transmet.
—Didier RAMON
Penser l’effondrement pour traverser le présent. — Éditions effondrements.site
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