Bienvenue dans la newsletter des Éditions effondrements.site. Chaque semaine, trois posts pour penser l’effondrement et traverser le présent.
→ 1/3 Lundi : l’œil sur le monde (le point de départ, une information)
→ 2/3 Mercredi : dans les pages d’un livre (le nôtre ou celui d’un autre)
→ 3/3 Vendredi : la réflexion longue.
📅Cette semaine : La fenêtre d’Overton. Vous lisez le post 3.
Washington, 26 mars 2026.
Donald Trump signe un décret intitulé ”Addressing DEI Discrimination by Federal Contractors1”. Les entreprises travaillant pour l’État fédéral américain ne pourront plus mener de politiques anti-discrimination. Ces politiques sont désormais définies officiellement comme des “activités DEI discriminatoires à caractère racial”.
Lisez encore une fois, lentement : la lutte contre la discrimination est devenue la discrimination !
Ce n’est pas un dérapage rhétorique. C’est un texte de loi signé, publié, applicable sous peine de résiliation de contrat et de poursuites au titre du False Claims Act2. Les mots ont été retournés, notariés, opposables.
Paris, la même semaine.
Bally Bagayoko vient d’être élu maire de Saint-Denis au premier tour — 150 000 habitants, deuxième ville d’Île-de-France après Paris. Un homme issu de l’immigration, démocratiquement élu. Sur le plateau de CNews, un psychologue établit un parallèle entre son exercice du pouvoir et l’autorité d’un chef de tribu “descendant des grands singes”. Michel Onfray juge son appel à travailler ensemble “très tribal” — une façon de “faire allégeance au mâle dominant”. CNews nie tout racisme. L’animalisation d’un élu de la République est devenue un débat d’interprétation.
Paris, un couloir ministériel.
Aurore Bergé est ministre chargée de lutter contre les discriminations. Pendant que plusieurs membres du gouvernement condamnent les propos tenus sur CNews, elle n’a pas un mot pour Bally Bagayoko. Elle préfère l’accuser de faire de la “discrimination politique”.
Le mot “discrimination” — celui-là même qu’elle est censée combattre — retourné contre la victime du racisme, par la ministre de l’anti-discrimination.
En 1990, le politologue américain Joseph Overton décrit ce qu’il appelle une fenêtre : l’espace des idées jugées acceptables dans le débat public à un moment donné. Elle ne saute pas. Elle glisse. Par étapes. Chaque transgression tolérée agrandit l’espace de la suivante. Et quand on se retourne, on ne reconnaît plus le paysage.
Ce qui me frappe dans ces trois faits d’une même semaine, ce n’est pas leur violence. C’est leur cohérence.
Le même mécanisme opère simultanément à trois niveaux distincts : la loi américaine, le plateau médiatique français, le bureau ministériel. Dans chaque cas, le mot qui nommait le mal est retourné pour désigner sa victime. Le racisme devient anti-racisme. La discrimination devient l’arme de celui qui la subit.
Quand l’inversion est institutionnelle — inscrite dans un décret, prononcée par une ministre — elle ne choque plus. Elle devient référence. Elle entre dans la langue. Elle normalise la suivante.
Je veux être précis sur un point, parce que c’est là que le raisonnement devient inconfortable.
Ce mécanisme ne se réduit pas à l’extrême droite. Ce qui le rend vraiment dangereux, c’est qu’il prospère dans les silences du centre. Macron “a toujours condamné le racisme d’où qu’il vienne” — son entourage l’a précisé, prudemment, sans nommer les faits, sans citer le nom de la victime. Bergé n’est pas d’extrême droite. Elle gouverne.
C’est exactement ce que j’essaie de nommer dans Nous l’avons voulu : la servitude ne naît pas de la brutalité des extrêmes. Elle naît de l’accommodement de ceux qui devraient tenir la ligne et qui, pour des raisons diverses — calcul politique, lassitude, indifférence — choisissent de ne pas la tenir.
Étienne de La Boétie l’écrivait en 1549 : le tyran n’a pas besoin de forcer la servitude. Il lui suffit que les gens cessent de vouloir être libres. Ce n’est pas de la lâcheté. C’est de l’épuisement. Et parfois, du calcul.
Nommer ce qui se passe — appeler l’inversion par son nom, refuser que le mot “discrimination” devienne une arme à double tranchant disponible pour qui veut s’en saisir — ce n’est pas un geste héroïque.
C’est le minimum. La fenêtre glisse parce qu’on la laisse glisser.
La question que je pose dans mes textes comme dans cette lettre reste entière : jusqu’où sommes-nous prêts à la laisser aller ?
“Nous n’avons pas l’excuse de l’inimaginable.”
Didier RAMON
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Penser l’effondrement pour traverser le présent. — Éditions effondrements.site
Lutter contre la discrimination fondée sur la diversité, l’équité et l’inclusion (DEI) chez les entreprises sous contrat avec le gouvernement fédéral
